Il n'existe pas à ma connaissance (mais corrigez-moi, si nécessaire) d'écoles de songwriting.
Tout aspirant musicien peut suivre des cours dans une académie, voire dans les nombreuses écoles privées qui enseignent le jazz, le rock etc..
Ou tout simplement passer des heures à écouter ses morceaux favoris et essayer de les restituer sur son instrument - voilà vraisemblablement l'"école" la plus fréquentée.
Ce qui nous abreuve de savoureuses vidéos sur YouTube où des musiciens en herbe étalent leur maladresse.
On rit, mais la plupart d'entre nous en sont passés par là (sans pour autant s'exposer au ridicule planétaire, pas de YouTube quand j'ai gratté péniblement mes premiers accords de guitare- Dieu merci).
L'apprentissage de la musique populaire (et pour moi ça englobe tout ce qui n'est pas du classique) est donc le plus souvent un long corps à corps avec l'instrument (en ce compris la voix), histoire d'arriver à le maîtriser et en faire sa chose soumise.
L'écriture relève en fait du même processus; en apprenant à jouer des morceaux, on découvre en parallèle les matériaux fondamentaux qui les constituent. Un esprit un peu aiguisé découvre rapidement que les chansons sont constituées de différents blocs enchevêtrés. Et le même esprit se prendra à comparer les différentes structures utilisées, pour s'approprier petit à petit ce langage et sa grammaire.
D'où l'importance d'écouter. D'écouter beaucoup et bien. Ne pas se cantonner à un langage, un style particulier, mais aller piocher un peu partout, picorer dans de nombreux sacs de graines pour pouvoir faire son mix de céréales perso.
Lisez des interviews d'artistes, quel que soit leur style: peu vont se réclamer d'un genre de manière absolue; tous auront eu leur période X, puis Y, tous auront cambriolé la discothèque de leurs parents, de leur grand frère, d'un ami d'école.... vous découvrirez souvent des influences surprenantes, inattendues.
En ce qui me concerne, le chemin a été tortueux, mais assez typique pour un gars né en 1959.
J'avais 4 ans en 1963 quand les accords des Beatles ont franchi la Manche pour envoûter les radios du continent. Comme bande sonore pour ma petite enfance, j'ai été plutôt gâté. Bien sûr, à l'époque j'entendais plein d'autres choses: Dominique-nique-nique, L'école est finie, Da Dou Ron Ron, Si j'avais un marteau, Les copains d'abord, I get around, Vous permettez Monsieur, Mon amie la rose, Downtown, Mr Tambourine Man, Satisfaction, La danse de Zorba.... bon j'arrête, mais vous admettrez: quel bric-à-brac!!
Puis arrive un temps où on commence à choisir ce qu'on écoute: argent de poche, direction le disquaire. 1974: This Town Ain't Big Enough for Both of Us, Tiger Feet, Judy Teen, Killer Queen.
Je tombe dans les filets de la pop anglaise décadente, bastardisée, outrageuse. Jusque là je m'étais fait planer sur les Pink Floyds de mon grand-frère (by the way, j'ai complètement zappé Led Zep et le rock progressif), mais là, ça bouge... un peu chancelant, sur des hauts talons, mais ça bouge. C'est flamboyant, transgressif, et surtout mélodieux.
A la réflexion, ce glam-pop des mid-seventies a été une merveilleuse école: c'était un fourre-tout de rock vintage maquillé comme une mauvaise fille, de refrains racoleurs, de guitares harmonisées, de drums sourds... un concentré de clichés old-school régurgités par des zazous androgynes - Bowie, T Rex, Roxy Music!!! Y'avait qu'à faire son marché là-dedans....
OK, après le punk est arrivé (et Kraftwerk) mais on en parlera une autre fois.
Donc, logiquement, je ne peux que recommander d'étudier les fondamentaux. Les incontournables. Et si je dois en choisir un, je ne ferai pas dans l'original: The Beatles. Ils ont littéralement écrit la grammaire de la composition pop et rock. Avant eux, les artistes, même rock, se contentaient d'interpréter des chansons composées dans de sombres officines, comme Tin Pan Alley à New York, ou Denmark Street à Londres.*
John, Paul et aussi George ont cassé ce système en déboulant avec des chansons écrites en autarcie.
Mais là aussi, il ne faut pas se méprendre: eux-même avaient beaucoup étudié l'idiome à Liverpool, où les marins de passage importaient les disques américains introuvables au Royaume. Eux aussi ont digéré le rock et le blues américains, les standards du music-hall anglais, le skiffle, le jazz old style....
Tous ces matériaux on été assimilés pendant leurs années formatives, et leur a apporté la grammaire indispensable pour écrire des chefs-d'oeuvre; ce qui est fascinant, dans les Beatles des débuts, c'est l'économie de moyens alliée à un sens du détail hors du commun.
Prenons un exemple:
She loves you
On entame avec une intro qui n'est autre qu'une bonne partie du refrain... burné, plein d'assurance, et se terminant sur une harmonie vocale totalement improbable.
Ensuite, couplet (lui même constitué de deux blocs, Va et Vb) suivi d'un deuxième tout pareil. Notez au passage le petit lick de guitare de George, après "And you know that can't be bad." - un petit rappel mélodique du refrain.
Le deuxième couplet se termine avec un "oooooh" que ces grands brigands vont exploiter un maximum en public, en agitant leur tignasse pour faire pâmer les filles - ce que j'appelle un gimmick.
Puis le refrain complet, où Ringo en profite pour varier son jeu en s'appuyant sur le floor tom. Discret, mais toute la différence est là. Là aussi on peut distinguer deux blocs, CHa (celui qui a servi d'intro) et CHb.
On enchaîne sur un nouveau couplet, puis retour du refrain, avec répétition astucieuse du CHb 3 fois, un ralentissement sur le troisième pour terminer avec l'intro et son harmonie de ouf à la fin.
Voilà, 2 minutes 23 et tout est dit.
Je ne vais pas m'amuser à compter le nombre d'accords utilisés, mais il doit y en avoir une dizaine au plus. 4 blocs de base, 10 accords, et beaucoup de talent. Surtout dans tous ces détails: l'harmonie sur l'intro et la fin, le rappel du refrain dans le couplet par George, les subtilités du jeu de Ringo, la manière dont John et Paul harmonisent les couplets, le gimmick du ooh pour annoncer le refrain, le ralentissement à la fin, et ces yeah yeah yeah martelés.... Parce que si le morceau est baptisé "She loves you", le vrai titre c'est "Yeah yeah yeah" (c'était d'ailleurs l'idée originale de Paul)....
Je sais pas vous, mais moi ça me laisse pantois. Autant de choses inventives, pertinentes et intelligentes dans un titre de 2 minutes 23, c'est juste ahurissant.
Voilà donc mon premier conseil: étudiez les maîtres, comme un peintre ou un écrivain. Pour développer votre sens de la structure et de l'écriture harmonique: les Beatles, les Kinks, Beach Boys, The Who, David Bowie, Simon & Garfunkel, Queen, mais aussi Burt Bacharach, pourquoi pas.
Pour ce qui est des textes, écoutez Dylan, Costello, Leonard Cohen, Squeeze, XTC, Prefab Sprout, The Smiths, Blur, Paul Weller, The Clash, Neil Finn, Bruce Springsteen, Neil Young....
Toutes les bases sont là, et tout ce que vous entendez aujourd'hui est construit sur ce corpus.
"Standing on the shoulders of giants"... oui vraiment.
* Oui, je sais il y a de glorieuses exceptions comme Chuck Berry, Little Richard et Buddy Holly
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