Un petit post pour souligner l'importance de l'arrangement dans une production.
Ecrire une bonne chanson, c'est bien, mais encore faut-il la mettre en valeur.
Et parfois, même les plus doués se plantent. Comme Bruce, par exemple...
Il enregistre son premier album, Greetings from Asbury Park, N.J., en été 1972. Clive Davis, le patron de Columbia Records, demande un titre qui soit un single. Le Boss pond donc "Blinded by the light", qui sortira en 45 trs en 1973.
Flop total. Jugez vous-mêmes:
C'est quoi cette rythmique à la Doobie Brothers mal fagotée? ("Listen to the music" est sorti en 1972) C'est juste pénible, ça ne va nulle part, bref, moi j'ai pas tenu jusqu'au bout. 1976: le titre est retravaillé par le Manfred Mann's Earth Band. Et quand je dis retravaillé, c'est de la grosse rénovation:
De l'original, il ne subsiste quasi rien, si ce n'est le texte et la ligne de chant.... L'harmonisation est radicalement différente. Le refrain, un machin essoufflé dans la version de Bruce, est ici magistralement mis en valeur.... en faisant l'impasse sur la rythmique. Une idée de génie.
Résultat: un hit.
Soyons bon princes: le Boss a beaucoup bossé ses arrangements par la suite. Je suppose que le désastre de BBTL lui aura servi de leçon.
mardi 1 octobre 2013
1 - Connaissez vos classiques
Il n'existe pas à ma connaissance (mais corrigez-moi, si nécessaire) d'écoles de songwriting.
Tout aspirant musicien peut suivre des cours dans une académie, voire dans les nombreuses écoles privées qui enseignent le jazz, le rock etc..
Ou tout simplement passer des heures à écouter ses morceaux favoris et essayer de les restituer sur son instrument - voilà vraisemblablement l'"école" la plus fréquentée.
Ce qui nous abreuve de savoureuses vidéos sur YouTube où des musiciens en herbe étalent leur maladresse.
On rit, mais la plupart d'entre nous en sont passés par là (sans pour autant s'exposer au ridicule planétaire, pas de YouTube quand j'ai gratté péniblement mes premiers accords de guitare- Dieu merci).
L'apprentissage de la musique populaire (et pour moi ça englobe tout ce qui n'est pas du classique) est donc le plus souvent un long corps à corps avec l'instrument (en ce compris la voix), histoire d'arriver à le maîtriser et en faire sa chose soumise.
L'écriture relève en fait du même processus; en apprenant à jouer des morceaux, on découvre en parallèle les matériaux fondamentaux qui les constituent. Un esprit un peu aiguisé découvre rapidement que les chansons sont constituées de différents blocs enchevêtrés. Et le même esprit se prendra à comparer les différentes structures utilisées, pour s'approprier petit à petit ce langage et sa grammaire.
D'où l'importance d'écouter. D'écouter beaucoup et bien. Ne pas se cantonner à un langage, un style particulier, mais aller piocher un peu partout, picorer dans de nombreux sacs de graines pour pouvoir faire son mix de céréales perso.
Lisez des interviews d'artistes, quel que soit leur style: peu vont se réclamer d'un genre de manière absolue; tous auront eu leur période X, puis Y, tous auront cambriolé la discothèque de leurs parents, de leur grand frère, d'un ami d'école.... vous découvrirez souvent des influences surprenantes, inattendues.
En ce qui me concerne, le chemin a été tortueux, mais assez typique pour un gars né en 1959.
J'avais 4 ans en 1963 quand les accords des Beatles ont franchi la Manche pour envoûter les radios du continent. Comme bande sonore pour ma petite enfance, j'ai été plutôt gâté. Bien sûr, à l'époque j'entendais plein d'autres choses: Dominique-nique-nique, L'école est finie, Da Dou Ron Ron, Si j'avais un marteau, Les copains d'abord, I get around, Vous permettez Monsieur, Mon amie la rose, Downtown, Mr Tambourine Man, Satisfaction, La danse de Zorba.... bon j'arrête, mais vous admettrez: quel bric-à-brac!!
Puis arrive un temps où on commence à choisir ce qu'on écoute: argent de poche, direction le disquaire. 1974: This Town Ain't Big Enough for Both of Us, Tiger Feet, Judy Teen, Killer Queen.
Je tombe dans les filets de la pop anglaise décadente, bastardisée, outrageuse. Jusque là je m'étais fait planer sur les Pink Floyds de mon grand-frère (by the way, j'ai complètement zappé Led Zep et le rock progressif), mais là, ça bouge... un peu chancelant, sur des hauts talons, mais ça bouge. C'est flamboyant, transgressif, et surtout mélodieux.
A la réflexion, ce glam-pop des mid-seventies a été une merveilleuse école: c'était un fourre-tout de rock vintage maquillé comme une mauvaise fille, de refrains racoleurs, de guitares harmonisées, de drums sourds... un concentré de clichés old-school régurgités par des zazous androgynes - Bowie, T Rex, Roxy Music!!! Y'avait qu'à faire son marché là-dedans....
OK, après le punk est arrivé (et Kraftwerk) mais on en parlera une autre fois.
Donc, logiquement, je ne peux que recommander d'étudier les fondamentaux. Les incontournables. Et si je dois en choisir un, je ne ferai pas dans l'original: The Beatles. Ils ont littéralement écrit la grammaire de la composition pop et rock. Avant eux, les artistes, même rock, se contentaient d'interpréter des chansons composées dans de sombres officines, comme Tin Pan Alley à New York, ou Denmark Street à Londres.*
John, Paul et aussi George ont cassé ce système en déboulant avec des chansons écrites en autarcie.
Mais là aussi, il ne faut pas se méprendre: eux-même avaient beaucoup étudié l'idiome à Liverpool, où les marins de passage importaient les disques américains introuvables au Royaume. Eux aussi ont digéré le rock et le blues américains, les standards du music-hall anglais, le skiffle, le jazz old style....
Tous ces matériaux on été assimilés pendant leurs années formatives, et leur a apporté la grammaire indispensable pour écrire des chefs-d'oeuvre; ce qui est fascinant, dans les Beatles des débuts, c'est l'économie de moyens alliée à un sens du détail hors du commun.
Prenons un exemple:
She loves you
On entame avec une intro qui n'est autre qu'une bonne partie du refrain... burné, plein d'assurance, et se terminant sur une harmonie vocale totalement improbable.
Ensuite, couplet (lui même constitué de deux blocs, Va et Vb) suivi d'un deuxième tout pareil. Notez au passage le petit lick de guitare de George, après "And you know that can't be bad." - un petit rappel mélodique du refrain.
Le deuxième couplet se termine avec un "oooooh" que ces grands brigands vont exploiter un maximum en public, en agitant leur tignasse pour faire pâmer les filles - ce que j'appelle un gimmick.
Puis le refrain complet, où Ringo en profite pour varier son jeu en s'appuyant sur le floor tom. Discret, mais toute la différence est là. Là aussi on peut distinguer deux blocs, CHa (celui qui a servi d'intro) et CHb.
On enchaîne sur un nouveau couplet, puis retour du refrain, avec répétition astucieuse du CHb 3 fois, un ralentissement sur le troisième pour terminer avec l'intro et son harmonie de ouf à la fin.
Voilà, 2 minutes 23 et tout est dit.
Je ne vais pas m'amuser à compter le nombre d'accords utilisés, mais il doit y en avoir une dizaine au plus. 4 blocs de base, 10 accords, et beaucoup de talent. Surtout dans tous ces détails: l'harmonie sur l'intro et la fin, le rappel du refrain dans le couplet par George, les subtilités du jeu de Ringo, la manière dont John et Paul harmonisent les couplets, le gimmick du ooh pour annoncer le refrain, le ralentissement à la fin, et ces yeah yeah yeah martelés.... Parce que si le morceau est baptisé "She loves you", le vrai titre c'est "Yeah yeah yeah" (c'était d'ailleurs l'idée originale de Paul)....
Je sais pas vous, mais moi ça me laisse pantois. Autant de choses inventives, pertinentes et intelligentes dans un titre de 2 minutes 23, c'est juste ahurissant.
Voilà donc mon premier conseil: étudiez les maîtres, comme un peintre ou un écrivain. Pour développer votre sens de la structure et de l'écriture harmonique: les Beatles, les Kinks, Beach Boys, The Who, David Bowie, Simon & Garfunkel, Queen, mais aussi Burt Bacharach, pourquoi pas.
Pour ce qui est des textes, écoutez Dylan, Costello, Leonard Cohen, Squeeze, XTC, Prefab Sprout, The Smiths, Blur, Paul Weller, The Clash, Neil Finn, Bruce Springsteen, Neil Young....
Toutes les bases sont là, et tout ce que vous entendez aujourd'hui est construit sur ce corpus.
"Standing on the shoulders of giants"... oui vraiment.
* Oui, je sais il y a de glorieuses exceptions comme Chuck Berry, Little Richard et Buddy Holly
vendredi 27 septembre 2013
Ca me démange depuis un bout de temps.
Depuis le début de 2013, je me suis embarqué dans une année d'écriture pure.
Après avoir miraculeusement repris la plume pendant l'été 2012 (après 20 ans d'abstinence) et composé un album entier pour le groupe Klang, je me suis rendu compte que le processus de l'écriture de chansons me fascinait réellement, que c'est une zone de plaisir intense qui me transporte dans des régions insoupçonnées.
J'y passe tellement de temps, et j'y consacre tant d'énergie et de prises de tête, qu'il me paraît presque indispensable d'en parler. Je ne sais trop qui cela pourra intéresser, mais consacrer quelques lignes régulièrement à mon processus créatif m'aiderait personnellement à mieux le comprendre, et peut-être à l'affiner encore.
Parce que dans l'écriture de chanson, rien n'est innocent, rien n'est futile, rien n'est laissé totalement au hasard. Même si la Muse fait régulièrement son petit tour par chez moi, elle ne me laisse que des bribes, des images parfois un peu vagues, qu'il me faudra assembler, compléter, équilibrer, voire jeter au panier parfois.
C'est ce travail de mise en valeur d'idées parfois très parcellaires qui est passionnant.
Dans ce blog, je parlerai de ce travail, des différentes approches qui fonctionnent pour moi, des trucs et astuces que j'ai pu développer depuis des années.
Je parlerai de ce qui me motive, ce qui m'attire, et aussi de mes échecs ou mes erreurs.
L'écriture n'est pas une science exacte. On suit souvent un fil qui ne débouche que sur du vide, voire pire: du médiocre.
Je sais bien: tout cela a l'air horriblement auto-complaisant. Veuillez m'en excuser.
Je ne veux pas ici faire l'éloge d'un talent particulier. Je n'ai que peu de certitudes, dans ma vie. Pas de Dieu, pas de vision du monde bien claire et étayée, juste un compas moral et des valeurs de base qui sont forgées par l'humanisme et le bon sens.
Ce dont je suis certain, par contre, c'est:
- J'aime écrire des chansons et les chanter
- Je le fais avec honnêteté
- Avec le temps, j'ai développé certaines compétences dans ces domaines.
- J'ai encore beaucoup de choses à apprendre et beaucoup de chemins à explorer
Depuis janvier de cette année, je me suis lancé dans l'écriture d'un projet "long-format"; je n'ose plus trop utiliser les termes "opéra rock", "concept album", ou "comédie musicale".
Ce ne sera rien de tout ça, même si il y a forcément des similitudes.
Tout comme la BD classique a évolué ces dernières années vers un format de "roman graphique" novateur, aspirant à plus de profondeur et utilisant une forme plus longue, je commence à concevoir ce que je fais cette année comme un roman musical.
Ou plutôt un recueil de nouvelles.
J'ai récemment baptisé le projet "Kingdom Come". L'expression s'est glissée déjà dans deux des titres, et me paraît assez bien définir le fil rouge qui traverse ces chansons, pourtant très variées stylistiquement.
Kingdom Come, c'est ce qui nous attend au bout de la route, au détour d'un couloir, c'est ce moment où notre regard en croise un autre, c'est cet instant de doute où l'on rêve à quelque chose de meilleur.
Kingdom Come est donc une collection de moments, de situations, d'époques différentes. Ce sont des histoires d'hommes, de femmes. C'est surtout beaucoup mon histoire à moi. Mes peurs, mes aspirations, mes enthousiasmes parfois déçus.
Voilà de quoi je veux parler: comment le quotidien somme toute assez banal peut être transcendé pour devenir une création. Je ne parlerai pas d'art (je considère, comme Gainsbarre, que la chanson est un art mineur) mais plutôt d'artisanat, de mains dans le capot, de rabot sur la planche et d'étincelles de soudure.
Je parlerai de ce que j'aime et qui me tient debout, parfois.
A bientôt pour le premier épisode...
Claude/Klaus
PS (sorry, Bob):
Une dédicace à Scott McCloud, que j'ai rencontré récemment et qui m'a beaucoup inspiré pour la création de ce blog.
http://scottmccloud.com/
Et un grand merci à Stephen King, un de mes auteurs préférés. Lui aussi n'a jamais rechigné à écrire sur l'écriture, avec style et humour. Son bouquin "On writing" m'a soufflé le nom du blog.